Le présent texte est issu d’une réflexion amorcée lors d’un colloque organisé par le programme Éco-stage de Katimavik, regroupant vingt-quatre jeunes québécois(es) ayant en commun d’avoir effectué
un stage de 3 mois dans des organismes environnementaux à travers le Québec. Issu(e)s de différents horizons, les participant(e)s ont eu l’occasion durant toute une journée de discuter et réfléchir autour de quatre thèmes liés à l’éco-citoyenneté. Le présent texte traite de la responsabilisation citoyenne devant les enjeux environnementaux.
Aujourd’hui, de nombreux acteurs du milieu environnemental s’entendent pour affirmer que la responsabilisation des citoyen(ne)s et le développement chez ceux-ci de leur pouvoir d’agir vis-à-vis des enjeux environnementaux est l’une des conditions gagnantes pour créer le désir de s’engager davantage pour l’environnement, former des communautés plus écologiques et jeter les bases d’un développement véritablement durable (voir Marc Boutet, Lucie Sauvé, etc.). Nous avons été invités à nous pencher sur ce thème en nous basant sur nos expériences et observations au cours des trois mois passés au sein du programme Éco-stage de Katimavik, et avons donc cherché ensemble à réfléchir sur les moyens de développer cette prise de conscience et cette volonté d’agir chez les citoyen(ne)s concerné(e)s par les défis environnementaux contemporains.
À l’issue de nos trois mois de stage en environnement, nous avons constaté que : 1) les citoyen(ne)s sont insuffisamment armé(e)s pour se sentir pleinement responsabilisé(e)s face aux problèmes environnementaux, et 2) quand ils le sont, ils n’ont pas nécessairement les outils pour agir. À nos yeux, la question du manque de responsabilisation en est une avant tout d’information. Ce n’est pas tant que l’information manque : elle est partout, pour qui sait la chercher. Il s’agirait plutôt d’un double problème de qualité et de multiplicité de l’information. Pour commencer, les problèmes environnementaux sont des questions qui polarisent la société, et l’information paraît donc souvent contaminée par des biais partisans : les débats sur les gaz de schiste ou les sables bitumineux sont des exemples extrêmement parlants à cet égard. On assiste à de véritables guerres médiatiques, où les recherches scientifiques apparaissent proprement instrumentalisées par des intérêts contradictoires, et où les données sont sujettes à différentes interprétations suivant l’origine des financements. Le débat sur la véracité de l’origine humaine des changements climatiques est une bonne illustration de ce phénomène. Tout cela contribue à une certaine confusion qui aboutit à nourrir le scepticisme et l’inaction des populations, et à favoriser le statu quo des politiques.
Il nous est apparu que la multiplicité des discours sur l’environnement pourrait être également liée à un manque de collaboration et de cohésion entre les acteurs. On assiste à une sorte de décuplement des efforts, ce qui peut fortement contribuer à alimenter la confusion pour, par exemple un(e) citoyen(ne) qui veut agir sur son environnement mais ne sait plus à quelle porte cogner. La quantité d’information qui en découle peut avoir un effet contre-productif, dans le sens où les citoyen(ne)s peuvent se sentir sur-sollicité(e)s par différentes causes, car le même message peut fuser de toutes parts. Ils peuvent alors se détourner de ce message, car il est rendu trop complexe de traiter cette préoccupation parmi toutes les autres que la vie moderne apporter.
Par ailleurs, pour qu’une préoccupation environnementale lève réellement dans la population, il nous est apparu qu’il y avait un double besoin de 1) faire un lien plus systématique entre des projets locaux et leur impact global, et surtout de 2) communiquer sur des réussites affectant positivement la qualité de vie des populations. Pour l’heure, il existe trop peu de points de passage entre les organismes environnementaux qui travaillent sur le terrain et la société civile : il existe un certain déséquilibre entre les actions positives menées dans les communautés qui apparaissent peu publicisées et mises en valeur, comparativement à l’exposé de problèmes et besoins certes bien réels et dénoncés à juste titre. Il est à nos yeux impératif que le mouvement environnemental dépasse les discours de culpabilisation des citoyen(ne)s sur la catastrophe écologique présente et à venir. Trop de catastrophisme nourrit le sentiment d’impuissance, qui à son tour alimente le cynisme. Si l’on s’entend que l’un des objectifs des organismes environnementaux doit être de pousser les citoyen(ne)s à s’impliquer davantage pour l’environnement dans leurs communautés, il nous semble essentiel de montrer que les problèmes qui les affectent ont leurs solutions. Il est donc primordial que les populations aient connaissance des projets inspirants qui se passent chez eux, et de l’impact local et global des gestes posés.
Cela passe en outre par une réflexion sur la stratégie de sensibilisation à adopter, voire sur le message à diffuser, en fonction du public ciblé. En effet, si les objectifs de départ doivent rester les mêmes, on ne peut pas user des mêmes moyens pour sensibiliser une classe de niveau primaire, un comité d’entreprise, un groupe de nouveaux arrivants ou une administration. On n’utilisera pas les mêmes arguments, les mêmes approches, etc. On devra trouver le bon équilibre entre les données scientifiques, les faits objectifs et la mise en situation.
Par ailleurs, le système de production / consommation actuel est apparu au fil de nos discussions comme l’un des lieux où se manifeste cette déresponsabilisation des Québécois(es) face aux enjeux environnementaux actuels. Cela dit, la démonisation du privé peut être contre-productive. À nos yeux, il est important de se mettre en action en tant que consommateurs pour faire des compagnies des alliées potentielles dans notre travail. Pour se donner les moyens de les influencer, il est important de 1) mieux comprendre leur rôle dans les mécanismes d’offre et de demande, et 2) prendre sur nous la responsabilité de ne plus être des consommateurs passifs, mais éclairés et revendicatifs de choix plus éthiques. À l’heure actuelle, changer nos habitudes individuelles de consommation n’est sans doute plus suffisant : il est nécessaire de fédérer les consommateurs autour de choix éthiques et de faire pression auprès des compagnies concernées pour qu’ils prennent davantage en compte ces choix.
En guise de conclusion à ce cour compte-rendu de nos discussions, disons simplement que l’un des problèmes qui a été identifié au sein de notre groupe comme étant à la base de l’inaction de la grande partie des citoyen(ne)s devant les problématiques environnementales repose sur le fait qu’ils n’ont pas le sentiment de pouvoir véritablement faire une différence. Selon nous, la conscience d’un pouvoir d’action doit reposer sur deux choses : en premier lieu, le sentiment d’être entendu par les institutions et les gouvernants; en second lieu, un impact immédiat des actions réalisées sur le milieu de vie. La responsabilisation, quant à elle, doit transcender l’opposition trop souvent brandie entre le besoin d’adopter des règles environnementales strictes et les arguments liés au maintien des libertés individuelles. L’enjeu majeur consiste, à nos yeux, à mettre au centre de toutes nos préoccupations le bien commun. Or, nous nous entendons pour définir celui-ci comme ce qui permet de maintenir et développer de conditions de vie optimales pour les générations futures, en reconnaissant l’appartenance de l’être humain en société à la biosphère, et donc la nécessité pour nous de tout mettre en œuvre pour maintenir et protéger notre environnement. Cela passe, à nos yeux, par une meilleure communication en vue d’impliquer les Québécois(es) dans des projets environnementaux qui sauront avoir un impact positif dans leurs vies et leurs milieux (impact local), tout en démontrant que par l’action locale, on peut également participer à un changement à plus grande échelle (impact global).
Par ailleurs, la prise de conscience, pour donner lieu à un vrai progrès social, doit s’effectuer à différentes niveaux : citoyen(ne)s, corporations, états. Les sociétés sont souvent perçues comme des entités difficilement réformables, fonctionnant selon des règles sur lesquelles les citoyen(ne)s n’ont que peu de pouvoir. On pense souvent qu’un changement social doit en premier lieu s’incarner au niveau des institutions, et il est indéniable que c’est une dimension importante. Cela ne se fera cependant pas seul : les citoyen(ne)s ont le pouvoir et le devoir d’influencer ces niveaux de gouvernance en faisant émerger leurs préoccupations comme des enjeux de société déterminants. Ce constat est également valable pour les corporations : en tant que consommateurs, les citoyens ont le pouvoir et le devoir de pousser les corporations à faire des choix éthiques (commerce équitable, agriculture biologique et locale, construction écologique, etc.). Faute d’exercer ce pouvoir de consommateur, c’est alors la loi du marché et des marges de profit qui restera la priorité des entreprises.
Notre rôle en tant que citoyen(ne)s engagé(e)s consistera alors d’une part à servir de catalyseur et d’inspirateur de cette prise de conscience chez les citoyen(ne)s : travailler à créer une masse critique en vue d’amener des enjeux sur la place publique et amener ainsi les changements qui s’imposent en termes de gouvernance. En deux mots : mobilisation citoyenne. D’autre part, nous devons travailler avec le mouvement environnemental pour créer une sorte de laboratoire citoyen, où sont explorées différentes pistes pour aborder les questions sociales vives que sont les défis environnementaux contemporains et inspirer les changements nécessaires à l’échelle des pratiques individuelles quotidiennes.
Les éco-stagiaires Katimavik, cohorte d’automne 2011 :
Thierry Archambault-Laliberté, Louis-Joseph Benoît, Isabelle Cadieux-Landreville, Sarah Chartrand-Faucher, Geneviève Carle-Galarneau, Geneviève Olivier D’Avignon, Maxine Dandois-Fafard, Yao Datté, José Daza, Mariangiola Fabbri, Christian Gagné, Lisa Gravel, Mylène Guay, Francis Héroux, Virginie Laberge, Ariane Lelièvre-Mathieu, Ophélie Lévesque-Deschamps, Juliana Medina, Robert Onana, Jennifer Sarraf, Nalitha Tousignant-Paradis, Sophie Verdon.









